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mardi 7 avril 2009

L'incident du maté

Bien avant de partir, ça me démangeait... Probablement la nostalgie de mon grand plateau de thés abandonné à Paris... J'aime toutes ces saveurs – et écrire ces simples mots me donne envie d'aller faire un tour à Chinatown dès demain pour refaire le plein de Lapsang Souchong ou de thé au jasmin. Ah, mes théières me manquent !
Dès avant mon départ pour Buenos Aires, je rêvai donc au maté. A peine arrivée au Gecko Hostel, toute dégoulinante de pluie, j'ai bien sûr remarqué sur le comptoir de la réception la bouteille Thermos et la gourde qui la jouxtait. Le mythe était bien réel. Partout, dans la rue, accroupis sur les marches des immeubles, dans les boutiques, discrètement installés dans un coin, tout le monde sirote son maté.
Le dimanche à San Telmo j'ai recroisé Juliette et Benoît sur le marché. En milieu d'après-midi, l'estomac creux, nous sommes partis déjeuner dans l'une des petites rues ombragées et calmes qui jouxtait ce quartier surpeuplé. Après nos salades respectives nous a pris l'envie de goûter enfin à la chose... Première fois pour chacun d'entre nous. Et nous avons frôlé l'incident diplomatique. Le propriétaire de la boutique-restaurant était un homme à l'affabilité antique, soucieux à l'extrême du bien-être de ses clients, délicat et prévenant. Mais le pauvre n'avait pas anticipé notre ignorance absolue... Nous commandons donc notre maté, un pour trois. Il nous apporte bientôt la Thermos et la gourde emplie de l'herbe. A côté, il pose la bombilla. Puis s'esquive à pas légers. Nous nous regardons, ne sachant pas trop comment procéder. Alors nous versons l'eau dans la gourde. Puis, question bête : et maintenant, on plonge la bombilla dans la mixture ? Ce fut ce moment-là que choisit notre hôte pour revenir s'assurer que tout allait bien. Son regard se figea sur le maté. Diable. Qu'avions-nous fait ?


Les yeux de notre homme s'emplirent alors d'un mélange de tristesse et d'anxiété tout à fait étonnant. En bafouillant un peu, nous lui expliquâmes que c'était notre première fois, tout penauds. En s'excusant mille fois, il nous reprit la gourde avec délicatesse et disparut. Instant étrange, trois Français échangeant des regards inquiets et ne sachant plus trop quoi faire. Cinq minutes plus tard, il reparut. Une nouvelle gourde en main. A mots mesurés, un sourire discret revenu sur ses lèvres, il nous montra comment procéder : obstruer l'ouverture de la gourde de la main et secouer plusieurs fois, de manière à créer un espace sur l'un des côtés pour y plonger ensuite la bombilla. Redresser la calebasse, puis verser l'eau en la faisant ruisseler sur la bombilla et non pas sur l'herbe directement. Enfin, goûter. Les premières gorgées furent âpres, étrangement envoûtantes aussi. Promesses de nouvelles saveurs auxquelles s'habituer peu à peu.
Bien sûr, comme tous ceux qui reviennent d'Argentine, j'ai ramené ma propre petite calebasse, cadeau délicat de mes amis pour mon anniversaire. Elle n'a pas encore servi... J'attends d'être enfin installée dans mon nouveau chez-moi le mois prochain pour l'étrenner. Du maté argentin siroté sur mon lit en regardant la montagne par la fenêtre, que rêver de mieux ?

mardi 31 mars 2009

Tango

J'avoue, je n'ai jamais éprouvé la fascination intense pour le tango si souvent observée autour de moi... Quelque chose dans cette danse me mettait mal à l'aise, j'y voyais une violence, une dureté, une froideur dont je préférais me tenir éloignée. Cela restait un mystère qui ne m'attirait pas le moins du monde. Mais il est impossible de venir à Buenos Aires et de fermer les yeux... Brusquement, le tango devenait une des clés qui allaient me permettre de donner sens à mon voyage, de comprendre l'Argentine, de pénétrer un peu plus dans cette culture si nouvelle pour moi. Il ne m'a pas fallu attendre longtemps : le deuxième ou troisième soir, après un repas tout simple et parfait (jambon fumé, salade de tomates, fromage, vin) avec Juliette, Benoît et Anna, nous avons monté l'escalier sombre et raide de La Catedral pour entrer dans un lieu magique. Rien ne m'y avait préparée : la façade du bâtiment est lisse, comme d'une petit usine désaffectée, pas de grande enseigne ni affiches, l'entrée pourrait passer inaperçue, on n'y trouve qu'un type assis derrière une table pour délivrer les tickets d'entrée. Quinze pesos pour prendre un cours – mais pour nous il était déjà trop tard –, dix pour regarder la milonga.





En haut des marches, il faut pousser les portes à droite. La musique est déjà là. La pièce est immense, le plafond à des mètres de hauteur. Lumières tamisées, rougeoyantes et douces autour du bar au fond. Sur les côtés, petits canapés et fauteuils dépareillés autour de tables basses. Entre le bar et la piste de danse sont alignées tables et chaises en tous genres. Les murs sont couverts de tableaux, photos, objets divers et variés. Joyeux bric-à-brac plein de chaleur. Nous nous installons, commandons un verre, et nous laissons très vite happer par le spectacle de la fin du cours. Puis chacun peut aller danser, et cela devient magique. Il se dégage de certains couples une puissance, un bouillonnement d'énergie pourtant tout en retenue qui me surprennent totalement. Fusion des contraires, tension vive, dialogue parfois insoutenable entre l'un et l'autre me semble-t-il... Je n'y connais rien, je n'y comprends rien, je ne peux que ressentir le flot d'émotions intenses qui m'assaillent. J'observe quelques-uns des visages qui expriment une concentration absolue, une profondeur, une vertigineuse descente en soi-même, une forme de soumission à la moindre sensation, au moindre geste ou tressaillement. Comme si le plus minuscule des mouvements avait le pouvoir d'ébranler le monde.




Le soir de mon anniversaire, je suis revenue à La Catedral avec Cathal et Amanda. Nouvel émerveillement. Après la première milonga, deux guitaristes ont pris possession de la scène. Puis un homme les a rejoints au chant. Personne ici n'est professionnel. La passion est leur seul moteur. Je repère certains danseurs que j'avais vus la première fois. Tous sont jeunes. Je ne peux m'empêcher de penser que le tango est une danse verticale, et non pas horizontale. Le déplacement lui-même me paraît accessoire, la tension, le mouvement réel est ailleurs, profondément ancré dans le sol. La dureté, la violence que je percevais jusque-là sont-elles l'expression de la douleur de ce rapport conflictuel à la terre et à l'autre ? J'aurais pu rester des heures et des heures à les regarder.




A Cordoba, enfin, j'ai pu prendre un cours... Franca, Koon, Pete et moi nous sommes mélangés à un groupe aux niveaux variés, dans un autre lieu merveilleux – et caché lui aussi derrière une façade peu avenante. Deux heures sur la piste, à tenter de mettre bout à bout les sensations et les pas. Étrangement, beaucoup de choses me semblent naturelles. J'aime aussi passer du temps à regarder le professeur diriger un couple très jeune et déjà impressionnant. Comment enseigner la retenue et la tension ? Comment parviennent-ils à conjuguer une tension extrême du corps à une telle fluidité ? C'est un mystère qui désormais m'attire plus que tout.

mardi 10 mars 2009

Rituels

Tous les matins, petit rituel : je vais jusqu'au cafe du jardin botanique, je commande un simple the, et c'est tout le petit-dejeuner qui fait son apparition sur ma table... Une grande theiere accompagnee de jolies rondelles de citron sur une coupelle, un verre de jus d'orange frais, un verre d'eau petillante et une medialuna fondante. Que demander de plus ? 5 pesos au final, a peine 1 euro.

J'avais pris de bonnes resolutions : ne faire de marche extensive qu'un jour sur deux, pour eviter la repetition de l'experience new-yorkaise. Reposer mes pieds. Reposer ma tete. Mais evidemment, cela m'est impossible... Alors j'avance, j'avale les kilometres et je rentre avec l'impression de marcher sur des coussins d'air.

Dans les auberges de jeunesse, faire la nouille paye toujours : "comment ca marche, le gaz dans la cuisine ?" Et voila lancee une soiree de conversation a batons rompus autour d'une grande bouteille de vin avec un couple d'Irlandais en voyage. Facile.

samedi 7 mars 2009

Arrivee sous les pluies diluviennes, douche tropicale pour mon sac, mes chaussures et moi. Les chaussures n'ont pas survecu. J'ai du acheter une paire de tongs en catastrophe. Premiere soiree, degustation de parilla avec Juliette, Benoit et Anna. Cliche : la meilleure viande que j'aie mange depuis bien longtemps. Autre cliche : Buenos Aires, royaume inconteste des librairies. Je fais des listes de livres a lire. Hier soir, milonga a la Catedral, concert de tango, danseurs amateurs, certains maladroits, d'autres envoutants. Spectacle tamise. Couchee tres tard - mais qu'est-ce que "tard" ici ? A trois heures du matin, les rues grouillent encore de monde. Ce matin, petit-dejeuner de pomme et medialuna au jardin botanique, lecture sur un banc a l'ombre, au milieu des chats. Atmosphere dense, vegetation lourde et odorante. Mon espagnol revient a grands pas, malgre la surprise de l'accent d'ici. J'ai deja appris a dire "pansements". Peu a peu, je parviens a mieux m'exprimer - et mieux deviner ce que l'on me dit.