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vendredi 17 avril 2009

Mais parfois, le temps s'arrête

Le temps file, le temps galope... Déjà de retour depuis trois semaines et je voudrais écrire tellement plus sur l'Argentine. Mais le décalage se fait de plus en plus étrange, entre ma vie ici et mes envies d'écriture qui me rattachent encore à Buenos Aires – et surtout Cordoba.


Un souvenir néanmoins n'a rien perdu de sa force, et je doute qu'il se fane un jour : la seconde où j'ai poussé la lourde porte de l'église jésuite qui jouxte l'université... Je n'arrive pas à me défaire de cette réaction incontrôlable qui me fait parfois fondre en larmes face à trop de beauté. C'est une chose rare, la première fois ce fut lors de la projection d'un film de Cocteau au Grand Théâtre de Bordeaux, puis il y eut la Traviata, les suites pour violoncelle de Bach, la lecture de L'Amour des Maytree d'Annie Dillard l'année dernière. Et l'église de Cordoba. Je ne peux l'expliquer. Ce fut immédiat. Quel phénomène étrange : y repenser simplement pour l'écrire me fait revenir les larmes aux yeux. Je ne saurais dire ce qui m'a ainsi bouleversée, est-ce l'espace immense dénué de colonnes, les plafonds en bois peint et orné de volutes délicates, l'immense autel aux statues si humaines et expressives ? Trouver une explication rationnelle me paraît futile, inutile, hors de propos. L'heure que j'ai passée ainsi, à contempler les moindres détails, à laisser toutes les émotions s'échapper librement de moi, cette heure à elle seule aurait donné toutes ses raisons d'être à mon voyage... Elle ne fut pas seule heureusement, loin de là, mais elle prend une place toute particulière, comme hors du temps, une réconciliation avec la possibilité de la beauté absolue du monde.



Et pourtant, tant de souffrances sont nées de la construction de cette église, je le sais. Elle fut conçue par un Français, non pas un religieux, non pas un architecte, mais un armateur. Que faisait-il à Cordoba, personne ne le sait. La voûte et le dôme sont en bois massif, comme toutes les décorations qui ornent l'église, le pupitre, l'autel, les statues. Mais il n'y a pas de bois aux environs de la ville. Il n'y en a jamais eu. Les Jésuites sont allés chercher les troncs dans les forêts de la région d'Iguazu, à des centaines de kilomètres de là. Le bois descendit par la rivière jusqu'à Santa Fe, puis fut transporté à dos de mules pour rejoindre le chantier. Des esclaves venus d'Afrique étaient chargés du gros œuvre, tandis que tous les ornements intérieurs, retables, peintures, statues furent réalisés dans les missions au Nord par les Indiens guaranis avant de venir prendre leur place. Et comme souvent en Amérique latine, ils mélangèrent leurs propres croyances à la représentation des scènes chrétiennes qui leur étaient commandées. Dans une petite chapelle sur le côté se trouve la statue d'une Marie-Madeleine à la peau rose, aux lèvres entrouvertes, les yeux brillants, elle tend une main délicate vers celui qui la regarde. Elle est d'une intensité humaine rare. J'ai eu bien du mal à m'arracher à sa contemplation.
Et sur ce, Argentine, fin.

mardi 7 avril 2009

L'incident du maté

Bien avant de partir, ça me démangeait... Probablement la nostalgie de mon grand plateau de thés abandonné à Paris... J'aime toutes ces saveurs – et écrire ces simples mots me donne envie d'aller faire un tour à Chinatown dès demain pour refaire le plein de Lapsang Souchong ou de thé au jasmin. Ah, mes théières me manquent !
Dès avant mon départ pour Buenos Aires, je rêvai donc au maté. A peine arrivée au Gecko Hostel, toute dégoulinante de pluie, j'ai bien sûr remarqué sur le comptoir de la réception la bouteille Thermos et la gourde qui la jouxtait. Le mythe était bien réel. Partout, dans la rue, accroupis sur les marches des immeubles, dans les boutiques, discrètement installés dans un coin, tout le monde sirote son maté.
Le dimanche à San Telmo j'ai recroisé Juliette et Benoît sur le marché. En milieu d'après-midi, l'estomac creux, nous sommes partis déjeuner dans l'une des petites rues ombragées et calmes qui jouxtait ce quartier surpeuplé. Après nos salades respectives nous a pris l'envie de goûter enfin à la chose... Première fois pour chacun d'entre nous. Et nous avons frôlé l'incident diplomatique. Le propriétaire de la boutique-restaurant était un homme à l'affabilité antique, soucieux à l'extrême du bien-être de ses clients, délicat et prévenant. Mais le pauvre n'avait pas anticipé notre ignorance absolue... Nous commandons donc notre maté, un pour trois. Il nous apporte bientôt la Thermos et la gourde emplie de l'herbe. A côté, il pose la bombilla. Puis s'esquive à pas légers. Nous nous regardons, ne sachant pas trop comment procéder. Alors nous versons l'eau dans la gourde. Puis, question bête : et maintenant, on plonge la bombilla dans la mixture ? Ce fut ce moment-là que choisit notre hôte pour revenir s'assurer que tout allait bien. Son regard se figea sur le maté. Diable. Qu'avions-nous fait ?


Les yeux de notre homme s'emplirent alors d'un mélange de tristesse et d'anxiété tout à fait étonnant. En bafouillant un peu, nous lui expliquâmes que c'était notre première fois, tout penauds. En s'excusant mille fois, il nous reprit la gourde avec délicatesse et disparut. Instant étrange, trois Français échangeant des regards inquiets et ne sachant plus trop quoi faire. Cinq minutes plus tard, il reparut. Une nouvelle gourde en main. A mots mesurés, un sourire discret revenu sur ses lèvres, il nous montra comment procéder : obstruer l'ouverture de la gourde de la main et secouer plusieurs fois, de manière à créer un espace sur l'un des côtés pour y plonger ensuite la bombilla. Redresser la calebasse, puis verser l'eau en la faisant ruisseler sur la bombilla et non pas sur l'herbe directement. Enfin, goûter. Les premières gorgées furent âpres, étrangement envoûtantes aussi. Promesses de nouvelles saveurs auxquelles s'habituer peu à peu.
Bien sûr, comme tous ceux qui reviennent d'Argentine, j'ai ramené ma propre petite calebasse, cadeau délicat de mes amis pour mon anniversaire. Elle n'a pas encore servi... J'attends d'être enfin installée dans mon nouveau chez-moi le mois prochain pour l'étrenner. Du maté argentin siroté sur mon lit en regardant la montagne par la fenêtre, que rêver de mieux ?

mardi 31 mars 2009

Tango

J'avoue, je n'ai jamais éprouvé la fascination intense pour le tango si souvent observée autour de moi... Quelque chose dans cette danse me mettait mal à l'aise, j'y voyais une violence, une dureté, une froideur dont je préférais me tenir éloignée. Cela restait un mystère qui ne m'attirait pas le moins du monde. Mais il est impossible de venir à Buenos Aires et de fermer les yeux... Brusquement, le tango devenait une des clés qui allaient me permettre de donner sens à mon voyage, de comprendre l'Argentine, de pénétrer un peu plus dans cette culture si nouvelle pour moi. Il ne m'a pas fallu attendre longtemps : le deuxième ou troisième soir, après un repas tout simple et parfait (jambon fumé, salade de tomates, fromage, vin) avec Juliette, Benoît et Anna, nous avons monté l'escalier sombre et raide de La Catedral pour entrer dans un lieu magique. Rien ne m'y avait préparée : la façade du bâtiment est lisse, comme d'une petit usine désaffectée, pas de grande enseigne ni affiches, l'entrée pourrait passer inaperçue, on n'y trouve qu'un type assis derrière une table pour délivrer les tickets d'entrée. Quinze pesos pour prendre un cours – mais pour nous il était déjà trop tard –, dix pour regarder la milonga.





En haut des marches, il faut pousser les portes à droite. La musique est déjà là. La pièce est immense, le plafond à des mètres de hauteur. Lumières tamisées, rougeoyantes et douces autour du bar au fond. Sur les côtés, petits canapés et fauteuils dépareillés autour de tables basses. Entre le bar et la piste de danse sont alignées tables et chaises en tous genres. Les murs sont couverts de tableaux, photos, objets divers et variés. Joyeux bric-à-brac plein de chaleur. Nous nous installons, commandons un verre, et nous laissons très vite happer par le spectacle de la fin du cours. Puis chacun peut aller danser, et cela devient magique. Il se dégage de certains couples une puissance, un bouillonnement d'énergie pourtant tout en retenue qui me surprennent totalement. Fusion des contraires, tension vive, dialogue parfois insoutenable entre l'un et l'autre me semble-t-il... Je n'y connais rien, je n'y comprends rien, je ne peux que ressentir le flot d'émotions intenses qui m'assaillent. J'observe quelques-uns des visages qui expriment une concentration absolue, une profondeur, une vertigineuse descente en soi-même, une forme de soumission à la moindre sensation, au moindre geste ou tressaillement. Comme si le plus minuscule des mouvements avait le pouvoir d'ébranler le monde.




Le soir de mon anniversaire, je suis revenue à La Catedral avec Cathal et Amanda. Nouvel émerveillement. Après la première milonga, deux guitaristes ont pris possession de la scène. Puis un homme les a rejoints au chant. Personne ici n'est professionnel. La passion est leur seul moteur. Je repère certains danseurs que j'avais vus la première fois. Tous sont jeunes. Je ne peux m'empêcher de penser que le tango est une danse verticale, et non pas horizontale. Le déplacement lui-même me paraît accessoire, la tension, le mouvement réel est ailleurs, profondément ancré dans le sol. La dureté, la violence que je percevais jusque-là sont-elles l'expression de la douleur de ce rapport conflictuel à la terre et à l'autre ? J'aurais pu rester des heures et des heures à les regarder.




A Cordoba, enfin, j'ai pu prendre un cours... Franca, Koon, Pete et moi nous sommes mélangés à un groupe aux niveaux variés, dans un autre lieu merveilleux – et caché lui aussi derrière une façade peu avenante. Deux heures sur la piste, à tenter de mettre bout à bout les sensations et les pas. Étrangement, beaucoup de choses me semblent naturelles. J'aime aussi passer du temps à regarder le professeur diriger un couple très jeune et déjà impressionnant. Comment enseigner la retenue et la tension ? Comment parviennent-ils à conjuguer une tension extrême du corps à une telle fluidité ? C'est un mystère qui désormais m'attire plus que tout.

samedi 28 mars 2009

Histoires de bus

Lundi soir, je prends le métro jusqu'au terminal des bus, à Retiro. J'arrive un peu en avance, le temps de regarder les boutiques, les amoncellements d'empanadas et de pâtisseries. Je jette un œil machinal aux stands de magazines et journaux. Il y a des livres aussi. Quelques bestsellers évidemment, Borges toujours, et puis, à ma grande surprise, au milieu de tout cela, du Jung, Sophocle, Foucault. Je l'ai déjà remarqué mille fois dans les librairies, ici il semble tout naturel de lire les grands textes de la psychanalyse, de la philosophie, du structuralisme à la française... Barthes, Blanchot, Freud sont partout – mille fois plus vivants que chez nous. Vivants, tel est bien le mot : j'ai le sentiment que ces auteurs ne sont pas lu par simple exigence intellectuelle, mais ont encore une influence bien réelle sur leurs lecteurs. Bien loin de ce qui se passe en France. Jung donc, comme lecture naturelle pour de longues heures passées dans le bus – là où chez nous l'on se précipiterait sur un Patricia Cornwell ou Amélie Nothomb.

Il est 21h15, l'horaire du départ est dépassé depuis cinq minutes mais les panneaux d'affichage ne signalent toujours rien. J'ai du mal à saisir les annonces au haut-parleur. Dans le doute, je me tourne vers deux petites mamies assises à côté de moi et leur demande si quelque chose a été mentionné au sujet du bus pour Cordoba. Rien. Les minutes passent. Nous discutons. Très vite, elles se mettent à s'inquiéter pour moi et ce bus qui n'arrive pas... En peu de temps je me retrouve avec deux grands-mères attentionnées pour moi toute seule. Elles alternent grands sourires, mots doux et regards soucieux vers le panneau lumineux. Puis enfin, j'entends « Córdoba » résonner dans le hall – elles me confirment « Plataforma 31 ! Suerte linda, suerte ! » J'enfile les bretelles de mon sac et me précipite vers le quai en leur envoyant des baisers. Quelques minutes plus tard, le bus part et je regarde défiler les faubourgs de Buenos Aires.

A Córdoba, je suis vite devenue une habituée de la station des mini-bus qui permettent d'aller se promener aux alentours de la ville... Première excursion à Villa Carlos Paz. Tous les bus ont les rideaux tirés pour protéger du soleil, je repousse un peu le mien pour regarder les paysages. Córdoba est en plaine, mais les collines puis les montagnes ne sont pas si loin. Carlos Paz est derrière la première rangée de monts râpés, à la végétation courte et rare. Sorte de station balnéaire étrange au bord d'un lac dépourvu de plages. Ce que les locaux appellent « playa » sont les sortes de restaurants aménagés au bord de l'eau et offrant une piscine qui vous ferait presque croire que vous vous baignez dans le lac. Le mini-bus fonce dans les descentes. Ou plutôt, le bruit du moteur et les vibrations sont telles qu'on croit aller à toute vitesse. Mais en fait, non.

Pour ma deuxième sortie, je voulais de la montagne et de la marche. A l'auberge de jeunesse, j'avais demandé à Martin à quelle distance se trouvait le village de La Cumbrecita... « Dos horas », parfait. Premier bus jusqu'à Villa General Belgrano. Les paysages sont superbes, on monte peu à peu, surplombant un lac après l'autre. La végétation se fait plus dense, on entre dans des forêts plus touffues. Sur le bord des routes, je regardes les guérites en bois désarticulé qui proposent du « pan casero », viandes, fruits ou légumes.


Au fur et à mesure que nous nous enfonçons, je vois de plus en plus de cavaliers, montés sur les imposantes selles argentines, ornées de métal ou de tissus colorés. A Villa General Belgrano, il faut prendre un autre bus. Cela fait déjà deux heures que je suis en route. Le trajet semble ne pas avoir de fin. Le second autocar est bien moins fringuant que le premier, il s'élance sur une route loin d'être terminée. Pour le moment ce ne sont que des bosses et des virages aigus. Une heure et demie de progression laborieuse et lente. La Cumbrecita enfin. J'ai à peine quatre heures devant moi si je veux pouvoir rentrer à Córdoba le soir. Je pars marcher, au milieu des chalets suisses... La Cumbrecita est un ancien village allemand, on s'y croirait. Les restaurants touristiques en bas proposent choucroute, forêt noire et autres plats typiques. Étrange. Je monte, quitte les sentiers trop courus, prends un petit chemin qui mène jusqu'à une cascade sublime. Restée là une heure à regarder l'eau tomber, je finis par discuter avec une femme assise un peu plus loin. Mon espagnol trébuche encore un peu, trop à mon goût bien sûr. Mais je parviens néanmoins à m'exprimer à peu près et à comprendre ce que l'on me dit. Il faut déjà partir. Je n'ai pas mon billet de retour, il faut l'acheter au conducteur. Il a l'air pressé, je suis la dernière à monter dans le bus, et il se met immédiatement en route... La porte est ouverte car il n'y a pas d'air climatisé. Je suis devant le marche-pied, accrochée comme je peux, tandis que le chauffeur tient son volant de la main droite et de la gauche imprime mon ticket puis fouille dans sa portière et sa poche pour me rendre la monnaie. La route caillouteuse et irrégulière remonte le long de la montagne, elle tressaute et tourne dans tous les sens. Le regard du conducteur va de sa main gauche au prochain virage. Je sens l'air dans mon dos. J'ai un peu peur de me retrouver dans le fossé, soit toute seule, soit avec le bus tout entier, étant donné la situation. Enfin, je récupère mes pièces et vais m'asseoir. C'est mieux comme ça.



Samedi, direction Mayu Sumaj, bout de plage entre les cailloux sur la rivière. Il n'y a plus de place dans le mini-bus, je me retrouve assise à l'avant à côté du chauffeur. Ça me plaît.

Dimanche soir, il faut repartir pour Buenos Aires. Le bus est à 22h30. L'orage a éclaté en fin d'après-midi, il pleut des cordes. Impossible de réserver un taxi, les stations sont vides, il va falloir essayer d'en arrêter un dans la rue. Pete et moi sortons les housses imperméables de nos sacs à dos et nous lançons dehors. La pluie a faibli. Mais tous les taxis sont occupés, lumière éteinte. Nous avançons. Dans une petite rue à droite, un taxi affiche libre. Nous nous précipitons – juste pour voir une femme nous doubler en courant et s'engouffrer par la portière. Sous nos gros sacs et sous la pluie qui a redoublé, nous rageons. Je l'aurais volontiers étranglée. Il ne nous restait qu'une solution : aller au terminal à pied. Et regarder régulièrement derrière nous pour repérer un éventuel sauveur... Vingt-cinq minutes plus tard, trempés jusqu'à la moelle, nous y sommes. Direction les toilettes pour enfiler des vêtements secs. Le temps d'acheter des fruits et de l'eau, il est 22h25 et nous sommes sur le quai. Vingt minutes plus tard, nous n'avons pas bougé. Pete regarde ma montre. Regarde l'horloge qui surplombe les voies. Ma montre retarde de cinq minutes. Moi qui ai toujours angoissé quant aux horaires, prenant garde à être à la gare ou à l'aéroport bien avant l'heure, voilà qu'en Argentine j'apprends à être plus souple, je conçois sans problème d'être à l'endroit dit à peine cinq minutes en avance – et je rate mon bus ??? Quelle ironie. Je nous vois déjà rebrousser chemin sous la pluie et rentrer penauds à l'auberge. Nous attendons encore un peu. Puis, en dernier recours, je redescends à la billetterie la tête basse pour demander si le bus est déjà parti. Le guichetier me lance alors un grand sourire : le bus a eu un problème. La compagnie en envoie deux autres à 23h15 en remplacement. Il change nos billets. Je remonte soulagée. Bien sûr, les bus en question ne se sont pas garés aux voies indiquées, ç'aurait été trop simple. Mais cette fois, nous étions sur nos gardes, et avons fini par nous installer dans les énormes fauteuils inclinables, totalement épuisés. Je me suis endormie immédiatement, comme si j'étais dans mon propre lit.

Conversations de voyageurs

1. Où emmener ses vêtements à laver ? Ou plutôt, où les emmener pour qu'ils ressortent effectivement propres. Martina et ses mille histoires de fringues impossibles à faire laver en Bolivie : ressorties dans le même état, agrémentées simplement de nouvelles taches blanches, savon séché. Amanda, qui travaille dans la mode et commence tout juste son tour du monde avec Cathal, nous lance des regards de plus en plus terrifiés : elle tient à ses habits comme à la prunelle de ses yeux... Aimee en rajoute une couche en racontant comment après cinq mois elle a commencé à repriser ses t-shirts, shorts ou jupes, complètement usés par les voyages et les laveries peu scrupuleuses de Colombie.

2. Aimee : « After Bolivia, believe me, your bowels will never be the same again. » Ici, on parle de diarrhée comme à la maison on discuterait travail : « Alors, c'était comment aujourd'hui ? » Amanda justement vient d'aller faire un tour à l'hôpital allemand de Buenos Aires, condamnée à boire du Gatorade et manger des crackers pendant deux jours.

3. Sujet essentiel en Amérique latine : la drogue. J'avoue, je me suis sentie incroyablement naïve et déconnectée de la réalité. Mes amis irlandais me racontent leurs trips à l'extasy, apparemment devenue monnaie courante à Dublin, anodine, dirait-ils presque. Nous sommes installés au bar de l'auberge, nous avons partagé notre dîner et buvons tranquillement une bouteille de vin argentin. Et peu à peu, je découvre que les uns et les autres ici carburent à la cocaïne. Thomas, baroudeur polonais qui a tout vu, tout parcouru et tout essayé, était devenu la figure phare de l'auberge. Un soir, tous sont sortis en club. Thomas et l'un des Colombiens sont partis chercher de la coke. Revenus en moins de cinq minutes. A Buenos Aires, la chose semble des plus simples. Au moment de repartir en Europe, il a laissé un gramme à Amanda en cadeau. Elle dit ne pas vouloir essayer. Je sens Cathal moins catégorique. Ce qu'ils en ont fait, je ne le sais pas.
A Córdoba, autre style : un soir, nous sommes tous assis dans le patio. Le Tango Hostel est en effervescence : ceux qui s'en occupent reçoivent un immense groupe de leurs amis. L'un d'entre eux s'avance vers nous, nous tend une feuille et nous propose de but en blanc une séance d'hallucinations collectives au « te mezcal ». Sur la feuille est expliqué le rituel, les vertus de la boisson, l'absence de danger – il est tout de même précisé qu'il faut apporter des vêtements de rechange, les plus amples possibles, et que les personnes anxieuses devraient s'abstenir. Sans parler des cardiaques. Personne n'a suivi.

lundi 16 mars 2009

Transports peu communs


Betise : prendre le bus pour traverser la ville de part en part, un vendredi soir a l'heure de pointe, et par 35 degres a l'ombre. La sueur du voisin vous coule sur le bras, les fenetres ouvertes accueillent toutes les emanations des pots d'echappement voisins. Les vehicules sur la route sont a touche touche, ce qui n'empeche personne de rouler a toute allure. Le bus ne fera pas exception. Le premier qui freine a perdu.



Hier soir, Juliette, Benoit et moi montons dans un taxi alpague au coin de la rue. Bientot nous nous agrippons ou nous pouvons, portieres, dossier du siege avant. Le chauffeur se faufile entre les voitures, double de tous les cotes, zigzague comme dans les meilleurs films. La ou le marquage au sol signale trois files de circulation, la realite fait place a quatre, voire cinq, voies simultanees. Les bus forcent le passage a droite, a gauche. Un coup d'accelerateur nerveux et le taxi reussit a passer - par l'operation du saint esprit. Les virages nous propulsent les uns contre les autres. Un coup de frein et je vois la mort arriver. Alors nous nous sommes mis a rire nerveusement, betement. Mais nous sommes arrives entiers.

C'est donc un lieu commun : ici, tout le monde roule comme s'il y avait une femme en train d'accoucher sur la banquette arriere. Pour traverser la route, le pieton doit aussi souvent ruser. Il faut en quelque sorte calculer le laps de temps minimal necessaire pour traverser entre deux voitures arrivant a fond la caisse. Si le conducteur estime que le pieton lui a grille la priorite - car c'est bien dans ce sens-la que les choses fonctionnent - il n'hesitera pas a klaxonner sauvagement, voire accelerer et se rapprocher le plus possible du coupable pour lui faire donner une bonne suee.

Ce soir je prends le bus de nuit pour Córdoba. Autre experience, je verrai bien.

mardi 10 mars 2009

Rituels

Tous les matins, petit rituel : je vais jusqu'au cafe du jardin botanique, je commande un simple the, et c'est tout le petit-dejeuner qui fait son apparition sur ma table... Une grande theiere accompagnee de jolies rondelles de citron sur une coupelle, un verre de jus d'orange frais, un verre d'eau petillante et une medialuna fondante. Que demander de plus ? 5 pesos au final, a peine 1 euro.

J'avais pris de bonnes resolutions : ne faire de marche extensive qu'un jour sur deux, pour eviter la repetition de l'experience new-yorkaise. Reposer mes pieds. Reposer ma tete. Mais evidemment, cela m'est impossible... Alors j'avance, j'avale les kilometres et je rentre avec l'impression de marcher sur des coussins d'air.

Dans les auberges de jeunesse, faire la nouille paye toujours : "comment ca marche, le gaz dans la cuisine ?" Et voila lancee une soiree de conversation a batons rompus autour d'une grande bouteille de vin avec un couple d'Irlandais en voyage. Facile.

samedi 7 mars 2009

Arrivee sous les pluies diluviennes, douche tropicale pour mon sac, mes chaussures et moi. Les chaussures n'ont pas survecu. J'ai du acheter une paire de tongs en catastrophe. Premiere soiree, degustation de parilla avec Juliette, Benoit et Anna. Cliche : la meilleure viande que j'aie mange depuis bien longtemps. Autre cliche : Buenos Aires, royaume inconteste des librairies. Je fais des listes de livres a lire. Hier soir, milonga a la Catedral, concert de tango, danseurs amateurs, certains maladroits, d'autres envoutants. Spectacle tamise. Couchee tres tard - mais qu'est-ce que "tard" ici ? A trois heures du matin, les rues grouillent encore de monde. Ce matin, petit-dejeuner de pomme et medialuna au jardin botanique, lecture sur un banc a l'ombre, au milieu des chats. Atmosphere dense, vegetation lourde et odorante. Mon espagnol revient a grands pas, malgre la surprise de l'accent d'ici. J'ai deja appris a dire "pansements". Peu a peu, je parviens a mieux m'exprimer - et mieux deviner ce que l'on me dit.

lundi 23 février 2009

Cordoba Iguazu Iguazu Cordoba... Depuis deux jours, je pèse l'un, je pèse l'autre.
Et finalement, je crois que les églises et les missiones jesuiticas sont en train de l'emporter sur le spectacle des chutes - et les 18 heures de bus nécessaires pour y aller. Pas que je sois particulièrement enthousiasmée par les Jésuites, mais je n'ai jamais su résister à l'attrait mystérieux d'une église. Vide. Va pour Cordoba.

jeudi 19 février 2009

Des envies de croquer le monde... A la bibliothèque, je me suis précipitée sur les guides de voyage pour l'Argentine et me suis prise à rêver paresseusement à ce qui m'attend : Buenos Aires, une excursion certainement à Cordoba ou Iguazu, je ne sais pas encore... J'ai suffisamment oublié les douleurs du trajet jusqu'à Berlin cet automne pour envisager en toute sérénité de reprendre le bus... Trois semaines ailleurs, ma première rencontre avec l'Amérique Latine. M'immerger dans l'espagnol pour en retrouver les rythmes et les sonorités oubliées depuis tant d'années. J'ai envie d'histoires, de mythes et de légendes, j'ai envie de me démultiplier encore et encore. Je voudrais pouvoir envelopper le monde – curiosité éternelle, aller voir plus loin... Et à mon retour en avril, il faudra reprendre les cours, chercher un appartement, trouver du travail. M'installer dans ma nouvelle vie, en somme, et relever tous les défis. En attendant, je monte mes projets petit à petit, je dévore les livres, en français, anglais ou espagnol ; je marche, j'arpente la ville, je la creuse. Je fais des rencontres. Je commence à réaliser que je suis ici pour un long moment et prends le temps d'absorber ce nouvel état de fait. Étrange, jusqu'à présent, l'idée n'avait pas encore pris sa forme concrète. C'est maintenant chose faite et j'en ressens un soulagement et un bienêtre immenses. Ce sont tous mes rêves qui se matérialisent peu à peu.